jeudi 19 octobre 2017

Raymond Guérin - La peau dure

Raymond Guérin  La peau dure  Ed. Finitude 

Raymond Guérin 

La peau dure 

Ed. Finitude 


Tout à tour, Clara, Jacquotte et Louison, trois sœurs, racontent leurs mésaventures. Trois femmes représentatives de leur époque et autant de monologues faussement naïfs mais réellement lucides sur la condition qui est la leur dans une société profondément masculine. En 1947, le statut des femmes est en pleine évolution, elles viennent d'obtenir le droit de vote, mais elles sont toujours très secondaires dans tous leurs rapports aux hommes. Si elles souffrent de leur genre, ces trois sœurs subissent également le poids de leur classe, le roman étant finalement autant un constat de la fracture sociale que de l'inertie qui pèse sur l'évolution des rapports humains.

Plus court et bien plus sobre que L'apprenti, La peau dure n'en est pas moins un roman pessimiste, un bel exemple de littérature réaliste, d'un style simple et d'une plume mesurée. Une vision fataliste des traditions ancestrales ainsi qu'une description énergique et cinglante du fardeau qu'elles représentent.

Jacques A. Bertrand - Quelques conseils pour venir au monde

Jacques A. Bertrand  Quelques conseils pour venir au monde  Ed. Julliard 

Jacques A. Bertrand

Quelques conseils pour venir au monde 

Ed. Julliard 


Ce n'est un secret pour personne : pour bien vivre, mieux vaut être bien né. Ce qui est moins connu, c'est que bien naître n'est pas entièrement le fait du hasard. Jacques A. Bertrand, en homme informé, nous fait profiter de son savoir en la matière et nous dispense quelques précieux conseils sous la forme d'un inventaire bien senti des conditions requises. Frappant l'ironie au coin du bon sens - à moins qu'il ne frappe le bon sens au coin de l'ironie - il fait preuve de l'esprit dont il a le secret pour s'assurer que les prochains naitront en connaissance de cause. Quant aux moins bien nés, ils ne pourront plus dire qu'ils ignoraient.

Si venir au monde dans de bonnes conditions n'a pas de prix, commencer dans la vie sur de bonnes bases a un coût. Une centaine de pages en caractères Oui-Oui pour la modique somme de quatorze euros - les voies de l'édition sont impénétrables - peut sembler pécuniairement discutable. Mais j'imagine d'ici le retour sur investissement de cet ouvrage malicieux...

mardi 17 octobre 2017

Georges-Olivier Châteaureynaud - L'Autre Rive

Georges-Olivier Chateaureynaud  L'Autre Rive  Ed. Zulma 

Georges-Olivier Châteaureynaud 

L'Autre Rive 

Ed. Zulma 


Imaginez une ville. Imaginez-la vaste, grouillante et stimulante. Imaginez que trois familles s'en disputent le pouvoir, qu'elle soit bordée par le Styx dont on aperçoit à peine la rive opposée. Imaginez maintenant un faune en liberté, un marché aux esclaves et des pluies de salamandres. Imaginez un décor fantastique et somptueux, à la fois gothique et moderne, constellez-le de détails merveilleux puis teintez-le de réalisme magique. Vous en êtes encore loin. Pourtant vous y êtes presque. Car, aussi improbable qu'elle paraisse, cette ville c'est la nôtre. C'est ici et maintenant.

À Écorcheville - tel est son nom - se joue une comédie humaine. Celle du jeune Benoît. Benoît est un adolescent comme les autres, perdu dans une quête identitaire et existentielle somme toute assez classique. Accompagné d'amis plus ou moins recommandables, il arpente les rues de cette ville trop grande pour lui, se frotte à des personnages invraisemblables et, plus souvent en proie aux doutes qu'aux certitudes, il se questionne. Amitié, amour, rapport filial, vie, mort, tout y passe.

L'Autre Rive est un livre total. Il est foisonnant, romanesque, nuancé, très écrit et stylistiquement inventif, d'une incroyable richesse, complètement inattendu et difficile à cataloguer. Mais, contrairement à ce que son Grand Prix de l'Imaginaire et son décor majestueux et fantastique pourraient laisser penser, c'est bel et bien d'un roman existentialiste qu'il s'agit. C'est avant tout l'histoire d'un garçon qui vit le délicat passage à l'âge adulte, obligé d'accepter certaines réalités, dont celle de devenir un homme. Des adolescents qui se questionnent, il y en a toujours eu, il y en aura toujours et on a déjà lu leurs histoires un million de fois. Parfois avec une telle justesse, c'est certain, mais rarement avec autant d'originalité.

samedi 7 octobre 2017

Maurice Renard - Un homme chez les microbes

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Maurice Renard 

Un homme chez les microbes 

Ed. L'Arbre Vengeur 


Parce que, contrairement à ce qu'on aimerait penser, c'est la taille qui compte, Fléchambeau se trouve face à un problème apparemment insoluble. En effet, le considérant trop grand pour être correctement assorti à sa dulcinée, les parents de celle-ci refusent d'offrir sa main à notre héros. C'est là qu'entrent en scène l'ami Pons et sa solution miracle : quoi de plus simple qu'une poignée de pilules rétrécissantes. Comme on s'en doute - le titre est limpide - Fléchambeau laissera plus que quelques centimètres dans la bataille. Le voici parti pour un voyage chez les microbes !

Avec ce roman extravagant, l'auteur des Mains d'Orlac envoie son personnage dans un univers improbable, celui de l'infiniment petit. Le sujet a déjà été traité, certes, mais pas forcément sur ce ton-là. Car ce voyage le conduira dans un monde bien plus proche du conte philosophique humoristique et ironique que du merveilleux rigoureusement scientifique. Du merveilleux, il y en a, c'est évident. De la rigueur scientifique, beaucoup moins. Pour Maurice Renard, l'invisible à l'œil nu est peuplé d'une espèce assez semblable à la nôtre, avec juste ce qu'il faut de différences pour mettre en perspective notre propre société. Ce qui s'annonçait comme un périple extraordinaire tourne donc rapidement à la critique sociale, gentiment moqueuse de la bourgeoisie, met en lumière les tendances les plus néfastes de nos comportements et les aspects les plus négatifs de nos contemporains. Disons plutôt de ses contemporains car, même s'il est d'une surprenante modernité, il ne faut pas oublier que le roman a presque un siècle.

Comme une morale à cette histoire, un conseil, si vos beaux-parents vous trouvent trop grand, changez-en !

jeudi 5 octobre 2017

Stéphane Vanderhaeghe - À tous les airs (ritournelle)

Stéphane Vanderhaeghe A tous les airs (Ritournelle) Ed. Quidam

Stéphane Vanderhaeghe

À tous les airs (ritournelle)

Ed. Quidam


Des histoires gravées sur les stèles aux comédies humaines qui se jouent dans les allées, qu'on en ait conscience ou non, il se passe bien des choses dans les cimetières. Et, s'ils pouvaient parler, les morts en auraient long à nous dire. À défaut, c'est classique, les informations viennent d'un corbeau. Quelles informations ? C'est tout le sujet du livre. Dans cette petite bourgade provinciale, les courriers anonymes affluent au poste de police et l'employé municipal, impliqué mais désinvolte, interroge les habituées des lieux. D'une visite à une autre, on se raconte et il semble évident que tout le monde ne passe pas la grille pour innocemment fleurir les pierres tombales.

Ce deuxième roman de Stéphane Vanderhaeghe est un bel et rigoureux exercice d'écriture, un livre qui se propose d'analyser dans ses moindres détails une situation dont on ignore tout. On ne sait rien des lettres anonymes, on ne sait rien de l'affaire, on ne sait rien des suspects, on ne sait rien de rien et on comprend vite qu'on n'en saura pas plus. À tous les airs (ritournelle) est donc une variation expérimentale sur le registre du roman policier, basée sur une absence totale d'intrigue et dénuée de toute perspective de résolution. Si l'exercice est fichtrement séduisant et parfaitement maîtrisé, le roman, qui pousse à l'extrême son raisonnement, a les défauts de ses qualités. Les contraintes fixées sont probablement trop présentes et le résultat manque un brin de naturel et de fluidité. Ainsi, si le livre est intéressant, joliment écrit et très inventif, sa lecture n'est pas exactement passionnante.

Ceci dit, amateurs de niches stylistiques et de tentatives formelles, ce livre est pour vous !

mardi 3 octobre 2017

Jaroslav Melnik - Espace Lointain

Jaroslav Melnik  Espace Lointain  Ed. Agullo 

Jaroslav Melnik 

Espace Lointain 

Ed. Agullo 


Les hommes et les femmes ont généralement cinq sens. Quand ils sont privés de la vue, ils sont aveugles. Ce concept de cécité n'a pas cours à Mégapolis où nul ne voit et nul n'en a conscience. Aussi, quelle découverte pour Gabr le jour où ses yeux lui jouent le drôle de tour de remplir leur office. Mais cette aptitude nouvelle n'arrange pas tout le monde et le gouvernement a tôt fait de s’inquiéter qu'un de ses citoyens puisse voir des éléments qu'il pensait bien garder pour lui. Gabr va alors chuter de surprises en déconvenues, réaliser qu'on ne peut définitivement faire confiance à personne et que toute médaille a son revers.

Dans cette variation sur le thème des sociétés futuristes "idéales", l'ukrainien Jaroslav Melnik imagine un monde bridé en poussant à l'extrême l'idée des œillères. S'il y a bien quelques longueurs, deux ou trois accroches de fin de chapitre un peu hasardeuses et des redondances dans l'intrigue, l'ensemble est plutôt convaincant. L'histoire est efficace, elle ne renouvelle pas complètement le genre mais propose quelques bonnes pistes de réflexion sur la liberté, le bonheur et la relativité de la notion de vérité. Le roman multiplie les formes, tire ses sources de documents fictifs, de poésies censurées par le système en place, d'extraits de journaux et, même si c'est un procédé qu'on a déjà lu ailleurs, il est bien utilisé. Espace Lointain, en honnête dystopie exploitant la vague de la théorie du complot et de la psychose paranoïaque, est donc un roman qui ne brille finalement pas par son extrême originalité mais pour lequel son auteur n'a pas à rougir de marcher dans les traces de ses prédécesseurs, Orwell, Huxley et autres Zamiatine.

mardi 26 septembre 2017

Pierre Souchon - Encore vivant

Pierre Souchon  Encore vivant  Ed. Le Rouergue 

Pierre Souchon 

Encore vivant 

Ed. Le Rouergue 


Encore vivant est un livre viscéral qui vous prend aux tripes !

Appelons un chat un chat, Pierre Souchon est fichtrement bipolaire. Et où met-on les gens comme lui, hein ? Je vous le donne en mille : à l'HP. L'hôpital psychiatrique. Oui, madame. Chez les fous. Vous vous souvenez de Miss Ratched ? Vous le revoyez ce grand indien mutique qui soulève la fontaine à eau ? Vol au-dessus d'un nid de coucou, ça vous parle ? C'est ça l'HP. Pierre Souchon y vit, camisolé de médicaments, entouré de gens bizarres, surveillé comme une bête curieuse et dangereuse. Quel mal a-t-il fait pour se retrouver là ? C'est tout l'objet de ce livre poignant.

Est-ce un roman ? Non, c'est un récit. Il faudrait d'ailleurs avoir l'esprit sacrément tordu pour imaginer une existence pareille. On ne peut donc pas reprocher à Pierre Souchon d'avoir pris un malin plaisir à malmener un personnage fictif, le personnage c'est lui. Il n'invente le parcours de personne, se contente de raconter sa vie, tout ce qu'il y a de plus vrai et d'improbable. Il réfléchit, s'interroge et revient sur ses origines. Le parcours de Pierre Souchon, c'est celui d'un garçon brillant à l'incroyable potentiel, un garçon aux convictions politiques teintées de rouge vif, un garçon bien élevé et baigné dans une famille aimante et marquante. C'est celui d'un garçon modeste issu du monde rural, un garçon qui n'en a rien oublié, d'autant moins que le milieu auquel il est confronté lui jette au visage celui dont il arrive. C'est surtout celui d'un garçon profondément bipolaire.

Pierre Souchon canalise mieux son énergie dans son écriture que dans sa vie. Le livre est puissant, direct, sans concession et non dénué d'une forme très particulière d'humour rageur et déstabilisant. Sans pudeur aucune, l'auteur fait sa thérapie par les mots et se dévoile dans ses pages. On pourrait même dire qu'il se révèle.

C'est sans voix que je referme ce livre.

dimanche 24 septembre 2017

Daryl Gregory - Nous allons tous très bien, merci

Daryl Gregory  Nous allons tous bien, merci  Ed. Pocket Bélial

Daryl Gregory 

Nous allons tous très bien, merci 

Ed. Pocket 


Généralement, au cinéma, le film catastrophe se termine sur un dernier plan du héros, plus ou moins seul rescapé, sale et fourbu - mais vivant ! Sa famille entière a été décimée par une invasion de zombis, un tueur psychopathe a massacré ses amis sous ses yeux, toute la ville a été victime d'une arme bactériologique qui aurait échappé à l'armée, à moins qu'une météorite n'ait rasé l'essentiel de la population mondiale. Mais lui est vivant et, désormais, hors de danger. Là, paf, générique de fin. On sort de la salle en se disant que c'était vachement bien, on jette sa boîte de popcorns et on va se faire un kebab.

Mais vous êtes-vous jamais demandé ce qu'il allait devenir maintenant ? Comment il allait pouvoir se reconstruire après avoir vécu une expérience aussi traumatisante ? Non ? Daryl Gregory s'est posé cette question, lui. Dans Nous allons tous très bien, merci, il imagine la séance de psychothérapie collective qui réunirait cinq personnes, toutes rescapées de catastrophes improbables dont aucun humain normalement constitué ne pourrait sortir mentalement indemne.

Dans ce groupe de parole, il vont se confier, s'interroger sur leur légitimité à avoir survécu, sur le prix à payer, sur les peurs qui les habitent et mettre des mots sur leurs expériences. Ils ne les racontent pas vraiment - c'est inutile, tout le monde sait très bien à quoi ressemble une horde de cannibales consanguins - mais se contentent de les évoquer et de laisser jouer l'imagination du lecteur. La capacité du livre à suggérer sans montrer est d'ailleurs une de ses forces. Pour le reste, c'est un roman de genre, assumé et décomplexé, assez court, accrocheur, bien fichu, qui enchaîne les références à la culture populaire et joue avec nos peurs les plus profondes. Au passage, il vous fait prendre conscience que si vous n'avez pas un bon psy pour vous dénouer le cerveau après leur avoir survécu, autant laisser les envahisseurs anthropophages vous le boulotter.

jeudi 21 septembre 2017

Benoît Reiss - L'Anglais volant

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 Benoît Reiss 

L'Anglais volant 

Ed. Quidam 


- Regardez dans le ciel ! C'est un oiseau ? C'est un avion ? C'est Superman !
- Heu... non... non... c'est juste l'Anglais volant...

Pas de Superman dans ce roman, pas même l'ombre d'un super-héros. Juste un anglais avec les cheveux oranges, des taches de rousseur et un très grand sac - un bottomless bag, pourrait-on dire. Il s'exprime dans une langue que nul ne comprend, a un comportement pour le moins étrange et son séjour à Fayolle aura été aussi court qu'il aura durablement impacté ses habitants et marqué les esprits. Mais qu'a-t-il fait au juste ? Pas grand chose. Mais rien qu'on n'ait jamais vu auparavant.

Dans cette fable aux très longues phrases, résolument mystique et mâtinée d'une certaine forme de théologie facétieuse, Benoît Reiss s'interroge sur notre besoin de croire. Il imagine l'épisode qui pourrait être à l'origine d'une légende, pourquoi pas d'une religion. Et, tout comme Bernadette Soubirous a eu son apparition, les habitants de Fayolle pourrait bien avoir eu la leur en cette drôle de visite. Hallucination collective, révélation spirituelle ou phénomène surnaturel, l'Anglais volant vole. Oui, il vole. Pas comme un oiseau, pas comme un avion, pas non plus comme Superman. Et il n'y a pas que ça : tout le monde l'écoute et saisit ses propos même si personne ne sait ce qu'il dit. Il impressionne, rassemble, fédère et personne n'explique ni son comportement ni même sa présence.

Ce roman n'est donc pas l'histoire d'un Anglais, volant ou non, c'est plutôt celle de la manière dont un évènement peut inviter les masses à regarder dans la même direction, à se confier, s'ouvrir et espérer. C'est l'histoire d'un village qui avait cessé de croire, c'est l'histoire de ces gens qui avaient besoin d'une raison pour se parler et à qui manquait cruellement un moyen de communiquer. L'Anglais volant, c'est l'histoire d'une fédération. Il est arrivé, a créé du lien et est reparti. Où ça ? Vers l'infini et au-delà !

vendredi 15 septembre 2017

Louis Chadourne - Le conquérant du dernier jour

louis chadourne conquérant dernier jour arbre vengeur

Louis Chadourne 

Le conquérant du dernier jour 

Ed. L'Arbre Vengeur 


Le conquérant du dernier jour est un ouvrage posthume, un recueil des nouvelles inspirées d'une vie de voyages et d'aventures. Il ne s'agit pas pour autant des récits romanesques d'un jeune baroudeur mais plutôt d'un concentré de littérature sensible, d'une prose poétique, mélancolique et contemplative. Et tout comme certaines musiques peuvent s'écouter à faible volume mais ne peuvent s'apprécier qu'à fort, c'est un livre à lire à voix haute.

Les différentes histoires pourraient se résumer, bien sûr, mais l'intérêt du livre tient plutôt dans ce qui ne peut se décrire. Louis Chadourne, d'une aisance déconcertante et d'une stupéfiante sobriété, parvient à clairement évoquer des sentiments et à identifier l'indicible. Il fait preuve d'une large palette de vocabulaire et on a pourtant l'impression qu'une poignée de mots justes pourrait lui suffire pour dépeindre les émotions les plus complexes.

En l'espace de quelques textes courts, l'auteur de Terre de Chanaan nous emmène en voyage, nous fait découvrir de vastes horizons et parvient surtout à nous tenir en équilibre sur une brèche vertigineuse, au bord de la rupture avec nos certitudes.