vendredi 24 novembre 2017

Nina Allan - La course

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Nina Allan 

La course 

Ed. Tristram 



J'imagine d'ici ce qu'à du dire son agent à Nina Allan quand elle lui a présenté son nouvel ouvrage.

J'ai terminé ton livre, Nina. Il y a de bonnes choses, à commencer par la course de lévriers, l'environnement social est subtil et futuriste, la plume est fluide et énergique, c'est bien. Mais les nouvelles... t'aimes bien ça, moi aussi mais il est temps de passer à autre chose, les lecteurs n'en achètent plus. Alors voilà ce qu'on va faire : tu me bricoles un ou deux trucs à gauche, un semblant de lien à droite et on écrit "roman" sur la couv, ça peut suffire à créer le doute. Quoi ? Non, ils n'auront pas l'impression d'être trompés sur la marchandise, les lecteurs sont des bœufs, ils verront ce qu'on leur dit de voir. Ils penseront que le montage est astucieux, que s'il y a quelque chose qui leur échappe, c'est que que c'est très malin et profondément original. On s'en fout si le fil est ténu, bancal, tiré par les cheveux ou semble manquer de naturel. Le livre sera cohérent si on dit au lecteur que c'est le cas. La critique ? Bah... la critique, tu sais ce que c'est... tu les as dans la poche, tout le monde criera au génie... t'auras bien deux ou trois articles anodins de lecteurs idiots qui critiqueront contre le courant mais, t'inquiète, ils n'ont aucun poids. Ils clameront dans le désert, s'indigneront, crieront au recueil non assumé de nouvelles. Ils diront probablement qu'ils ont aimé la première histoire et de moins en moins les suivantes, que ça s'épuise... mais on s'en fout. Si tu fais ce que je te dis, on peut faire de ce bon recueil un roman correct. Crois moi, les lecteurs attendent ton premier roman, on va leur donner ce qu'ils veulent. Personne ne verra la supercherie. C'est bon pour toi ? Alors ramène-moi une version modifiée demain, ce sera bien.

jeudi 16 novembre 2017

Emmanuel Bove - Un homme qui savait

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Emmanuel Bove 

Un homme qui savait 

Ed. La Petite Vermillon 


J'ai entamé puis abandonné ce livre à deux reprises avant d'aller au bout pour de bon. Ce n'était probablement pas le bon moment la première fois, pas ce dont j'avais envie la seconde. Et finalement, à cette nouvelle tentative, je crois que c'est juste un livre ennuyeux.

Pourtant, ce roman correspond parfaitement à toutes les caractéristiques habituelles d'une œuvre dont je suis très amateur, à commencer par le portrait de Maurice Lesca, petit homme gris, effacé et renfermé. Entretenant un rapport difficile à l'argent et complexe à sa famille, dénué d'ambition et de couleur, en personnage on ne peut plus bovien, il pourrait bien renfermer des choses que l'œil ne saurait distinguer. Son quotidien, partagé entre sa sœur à laquelle il ne parle guère et sa libraire à laquelle il parle peu, est une succession de journées ternes, répétitives et somme toute assez peu intéressantes.  Et, si je ne crois pas avoir jamais compris où l'auteur de La coalition voulait en venir, je ne pense pas non plus avoir jamais vu ce que la façade de ce personnage renfermait.

D'après la quatrième de couverture de cette édition, Maurice Lesca est un mystère. Un mystère qui reste entier.

mardi 7 novembre 2017

Andrew Crumey - Pfitz

Andrew Crumey  Pfitz  Ed. L'Arbre Vengeur 

Andrew Crumey 

Pfitz 

Ed. L'Arbre Vengeur 


Je soupçonne fort Andrew Crumey d’avoir lu Laurence Sterne et Jean-Jacques Rousseau et d’avoir tenté, en un volume, de rédiger sa propre version, libre et très personnelle, de Tristram Shandy et de Jacques le fataliste. En effet, les similitudes entre Pfitz et ceux-ci sont si nombreuses et si frappantes que de simples coïncidences seraient troublantes. Mais de quoi au juste ce texte à forte valeur référentielle traite-t-il ? Un Prince décide de composer de toutes pièces un concept de ville imaginaire. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il attribue à chacun de ses sujets un élément de ce projet. Tout est pensé dans les moindres détails et ingénieurs, romanciers, urbanistes, biographes s’échinent à la tâche. Maillon de cette chaîne, Schenck va outrepasser ses fonctions de cartographe en apportant des touches personnelles au travail d’une jeune femme dont il s’est épris, allant jusqu’à inventer un serviteur au Comte dont elle est chargée d’imaginer l’existence. Son projet lui échappe peu à peu alors qu’il réalise que la fiction impacte la réalité. Le roman alterne des scènes de la vie «réelle», des anecdotes fictives ou encore des dialogues entre des personnages dont on finit par ne plus savoir à quelle réalité ils appartiennent.

A la fois hommage au roman philosophique, tentative d’intrigue policière, aventure amoureuse, mégalomanie architecturale, réflexion sur la frontière ténue entre réalité et fiction ou encore portrait moqueur des rouages de l’administration, Pfitz est un livre ambitieux, presque démesuré, qui multiplie les registres. Mais à vouloir trop en faire et, par moment, à complexifier à outrance ses bonnes idées, j’ai peur que l’auteur ne se soit dispersé. Emboitant des tiroirs dans les tiroirs, il finit par rapidement délaisser l’excellente idée de départ, par abandonner ce peuple mis au service de l’ambition et du lyrisme d’un Prince marginal. Exit alors la description de cette ville complexe, aussi abstraite que pointilleuse, au détriment d’intrigues secondaires tordues et de moindre intérêt. Ainsi, il donne parfois l’impression de s’être perdu lui-même dans les méandres d’une intrigue alambiquée, jusqu’à un grand final théâtral laissé, me semble-t-il, à la libre interprétation du lecteur perplexe. Pfitz est un roman fascinant, très romanesque et à la vaste dimension poétique – parfaitement rendue dans le texte par la belle plume d’Alain Gnaedig – mais je le referme avec un fort sentiment de frustration.

Avec ce magnifique projet, Andrew Crumey avait tout pour produire un livre hors-norme, saugrenu et désopilant, érudit et original mais, dépassé par ses moyens dans cette tâche ardue, il prouve que, malgré tout son talent, il n’a malheureusement ni le génie de Rousseau, ni celui de Sterne.

jeudi 2 novembre 2017

Jacques Sptitz - Les évadés de l'an 4000

Jacques Spitz évadés an 4000 gallimardJacques Spitz 

Les évadés de l'an 4000 

Ed. Gallimard 


Alors que le dérèglement climatique fait couler autant d'encre que fondre de glace, voici un roman qui va à l'encontre des tendances actuelles. Etait-il autant question de rétrécissement de la banquise à la fin des années quarante ? Probablement pas. Mais pour Jacques Spitz, qui n'est jamais là où on l'attend, le futur verra l'atmosphère se refroidir.

Le Soleil ne chauffe plus suffisamment, les Hommes ont trouvé refuge sous la surface de la Terre. Mais n'être plus exposé aux rayons a des conséquences fâcheuses. Privez une plante de lumière, elle dépérit; Privez-en les Hommes, ils s'abrutissent. Le teint pâle et le regard vitreux, les masses ont dégénéré. Le gouvernement en place a muselé le contre-pouvoir et les derniers intellectuels, en majorité des scientifiques, sont emprisonnés à Sainte Hélène prise dans les glaces. Là, dans le plus grand secret, une poignée d'optimistes s'organise pour tenter de sauver l'humanité en s'exilant sur Vénus, potentiellement plus vivable que la Terre.

Ce roman d'anticipation de facture classique, plutôt bien écrit mais moins stylé que le reste de son œuvre, est apparemment anodin et un peu daté. Il propose toutefois quelques pistes de réflexion assez modernes et presque subversives sur le pouvoir des libres-penseurs face à un régime oppressant. L'auteur a des idées larges mais un parti clairement pris sur la toute puissance de la science, seule à même d'apporter une solution à cette triste société qui court à sa perte. D'ailleurs on reconnaît bien dans cette vision acerbe d'une humanité percluse de défauts l'auteur de L'œil du purgatoire, un misanthrope qui ne cache ni ses opinions bilieuses ni son peu de foi en ses semblables. La société méritant donc son piètre sort, le mieux reste encore d'en finir avec elle et de repartir sur de meilleures bases. Ainsi, derrière le merveilleux scientifique repose une variation sur le mythe de l'éternel recommencement. Et si le roman comporte une touche d'espoir avec ces Adam et Eve du futur, elle a la demi-teinte d'un auteur irrémédiablement sceptique et fataliste.

Alors finalement, vaut-il mieux voir la Terre se réchauffer ou refroidir ? La vision de Jacques Spitz ne fait pas rêver et la tournure climatique ne lui donne pas plus raison qu'elle n'est prometteuse. Foutu pour foutu...

mercredi 1 novembre 2017

Robert Giraud - Le vin des rues

robert giraud vin rues dilettante

Robert Giraud 

Le vin des rues 

Ed. Le Dilettante 


Robert Giraud, maître incontesté du troquet à mimile, spécialiste du ballon de rouge et du coude sur le zinc, docteur es "Sociologie des rues de Paris" et "De l'argot considéré comme un des beaux-arts", nous dresse le portrait des quartiers populaires. Des quartiers, oui, et plus précisément des habitués qui les peuplent : piliers de comptoirs, baroudeurs ordinaires, fripouilles du quotidien, chalands romanesques ou encore travailleurs ambigus. D'anecdotes en aventures, ces personnages improbables s'animent, s'expriment en une langue depuis longtemps oubliée et donnent de la vie et des couleurs à cette capitale disparue. Petites magouilles, métiers gentiment interlopes, débrouille, beaujolais et bonne humeur, autant d'histoires qui nous rappellent que Le Marais n'a pas toujours été le décor aseptisé et rupin qu'il est devenu.

Le vin des rues est un témoignage de l'intérieur et le livre, rustique, au tanin vif et riche, est aux couleurs de son auteur, rond en bouche, ample et velouté. Il offre une totale sensation de plénitude. Et sans mal de crâne le lendemain.

samedi 28 octobre 2017

Paolo Cognetti - Les huit montagnes

Paolo Cognetti Les huit montagnes Ed. Stock

Paolo Cognetti

Les huit montagnes

Ed. Stock


Les huit montagnes est un livre simple, contemplatif, relativement lent, une littérature sensible et subtile, aussi agréable à lire que délicate à décrire. A la mesure de son décor - les Alpes italiennes, silencieuses et majestueuses - le roman dresse les portraits d'hommes taiseux qui regardent dans la même direction pour se comprendre, qui partagent des choses qui se vivent mais ne se disent pas avec des mots. Deux garçons, l'un de la montagne, l'autre de la ville, ils sont amis d'enfance, d'origine et d'éducation différentes et entretiennent une relation complexe. Et pour cause, le premier pourrait bien être le fils dont le père du second aurait rêvé.

Cette belle histoire d'amitié est également une réflexion poussée sur la paternité et offre un portrait du père de toute beauté. Le roman brille d'ailleurs par sa finesse psychologique et par les descriptions nuancées de ses quelques personnages. Véritable ode à la montagne, à la communion avec la nature et à la simplicité de la vie, il s'interroge également sur le passage à l'âge adulte, la transmission de la passion, le poids de l'expérience commune et sur ce dont le recul et le temps seuls permettent de réaliser l'importance.

Pour toutes ces raisons, le roman de Paolo Cognetti est un texte poignant, élégant et finement ciselé, et la meilleure preuve que le "nature writing" existe aussi dans sa version italienne. Dirait-on le "scrittura della natura" ?

mardi 24 octobre 2017

Marion Messina - Faux depart

marion messina faux depart dilettante

Marion Messina

Faux départ

Ed. Le Dilettante


Prenez un film porno.

Pas la vidéo youporn tournée par des amateurs avec leur smartphone mais le bon vieux boulard vintage avec le réparateur de lave-linge moustachu et la ménagère lubrique désœuvrée. Inutile de s'étendre sur le scénario, de toute manière personne n'en tient compte et il semble vite évident que le réparateur n'est pas vraiment là pour changer un joint. On met sa VHS en avance rapide jusqu'aux scènes clés et finalement, des soixante minutes que dure le film, trois suffisent pour se faire une idée et aller à l'essentiel.

Pourquoi est-ce que je vous raconte ça ? Parce que par bien des aspects, Faux départ pourrait être à la littérature ce qu'un film porno basique est à l'industrie cinématographique : un livre qui préfère tout montrer plutôt que suggérer, dont on a compris au bout de cinq minutes où son auteur voulait en venir et parce que, des deux cents pages que dure le livre, trois prises au hasard pourraient suffire pour en saisir le contenu et comprendre qu'il n'y aura jamais la moindre subtilité. La jeune fille dont ce premier roman raconte l'histoire, Aurelie, mène sa vie entre précarité professionnelle et sentimentale. Rêvant de trouver l'amour ou une situation, elle n'est finalement rien de plus que la ménagère en puissance qui attend que, à défaut d'un réparateur de lave-linge, la vie sonne à sa porte. Et pendant ce temps-là, caricaturale, elle déballe sa sinistrose, enfonce des portes ouvertes à grands coups d'idées reçues et compulse tous les poncifs les plus éculés sur la société. En toute logique, pour nous faire prendre conscience de la vie de con dans laquelle nous sommes tous emprisonnés malgré nos belles convictions adolescentes, le mieux est encore de nous assener les indignations à la petite semaine d'une ingénue née de la dernière pluie et paradoxalement déjà blasée avant l'heure. Et pour être sûr que le lecteur ne manquera rien de son propos, les mots importants sont en italique. Quant au scénario, s'il est principalement là pour la forme, il sert surtout de prétexte aux lieux communs que Marion Messina mitraille avec un sens du rythme certain - il faut lui reconnaître ça.

Et pendant ce temps-là, le lave-linge est toujours en panne. Il ne se réparera pas tout seul.

dimanche 22 octobre 2017

Miguel Bonnefoy - Sucre noir

Miguel Bonnefoy  Sucre noir  Ed. Rivages 
Miguel Bonnefoy 

Sucre noir 

Ed. Rivages 


Le roman s'ouvre sur le naufrage d'un vieux gréement, perdu dans la forêt. Les membres d'équipage se savent condamnés, le butin du capitaine Henry Morgan ne quittera pas cet endroit. Trois cents ans plus tard, depuis son exploitation de cannes a sucre, Serena Otero voit se succéder les chercheurs enthousiastes. En effet, la légende a survécu et, même si nul ne sait où repose le trésor, nombreux sont ceux qui rêvent de trouver un beau jour les pierres précieuses et autres pièces d'or qui le composent.

En hommage non dissimulé au réalisme magique latino-américain, Sucre noir est un conte philosophique à la forme très classique, presque académique, sur la quête du bonheur. Derrière l'histoire agréablement romanesque de ce trésor légendaire se dissimule une métaphore bien exploitée mais un peu attendue sur le besoin qu'a chacun de trouver un sens à sa vie. De ce côté-là, rien de bien nouveau sous le soleil. En revanche, cette fable est surtout une œuvre poétique et élégante, à l'indéniable dimension sensuelle, écrite d'une plume imagée et évocatrice. Loin du lyrisme débordant, c'est au contraire un roman tout en sobriété et dont la langue, très juste, dessine les beaux portraits de personnages entiers, animés par des passions dévorantes profondément ancrées. Avec ses jolies formules, son décor exotique et l'évocation de quelques pirates mythiques, ce second roman de Miguel Bonnefoy est une lecture très plaisante qui donne assez envie d'aller se promener en forêt avec une pelle et un détecteur de métaux.

jeudi 19 octobre 2017

Raymond Guérin - La peau dure

Raymond Guérin  La peau dure  Ed. Finitude 

Raymond Guérin 

La peau dure 

Ed. Finitude 


Tout à tour, Clara, Jacquotte et Louison, trois sœurs, racontent leurs mésaventures. Trois femmes représentatives de leur époque et autant de monologues faussement naïfs mais réellement lucides sur la condition qui est la leur dans une société profondément masculine. En 1947, le statut des femmes est en pleine évolution, elles viennent d'obtenir le droit de vote, mais elles sont toujours très secondaires dans tous leurs rapports aux hommes. Si elles souffrent de leur genre, ces trois sœurs subissent également le poids de leur classe, le roman étant finalement autant un constat de la fracture sociale que de l'inertie qui pèse sur l'évolution des rapports humains.

Plus court et bien plus sobre que L'apprenti, La peau dure n'en est pas moins un roman pessimiste, un bel exemple de littérature réaliste, d'un style simple et d'une plume mesurée. Une vision fataliste des traditions ancestrales ainsi qu'une description énergique et cinglante du fardeau qu'elles représentent.

Jacques A. Bertrand - Quelques conseils pour venir au monde

Jacques A. Bertrand  Quelques conseils pour venir au monde  Ed. Julliard 

Jacques A. Bertrand

Quelques conseils pour venir au monde 

Ed. Julliard 


Ce n'est un secret pour personne : pour bien vivre, mieux vaut être bien né. Ce qui est moins connu, c'est que bien naître n'est pas entièrement le fait du hasard. Jacques A. Bertrand, en homme informé, nous fait profiter de son savoir en la matière et nous dispense quelques précieux conseils sous la forme d'un inventaire bien senti des conditions requises. Frappant l'ironie au coin du bon sens - à moins qu'il ne frappe le bon sens au coin de l'ironie - il fait preuve de l'esprit dont il a le secret pour s'assurer que les prochains naitront en connaissance de cause. Quant aux moins bien nés, ils ne pourront plus dire qu'ils ignoraient.

Si venir au monde dans de bonnes conditions n'a pas de prix, commencer dans la vie sur de bonnes bases a un coût. Une centaine de pages en caractères Oui-Oui pour la modique somme de quatorze euros - les voies de l'édition sont impénétrables - peut sembler pécuniairement discutable. Mais j'imagine d'ici le retour sur investissement pour les gens bien nés suite aux conseils du maître...